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L’ambassadeur envoyé spécial pour le Sahel
Entretien avec Frédéric Bontems
L’envoyé spécial m’accueille au 6e étage des locaux de la rue Saint-Dominique, affectés provisoirement au Quai d’Orsay le temps des travaux conduits dans « l’aile des archives », avec une vue imprenable sur les tours de Saint-Sulpice, le Panthéon et même un aperçu de Notre-Dame. Mais, c’est une carte du Sahel, affichée près de son bureau, qui attire le regard.
Ses fonctions ont varié depuis septembre 2020. Pendant une première année, l’ambassadeur a cumulé les fonctions d’envoyé spécial et de secrétaire général de la coalition pour le Sahel. Il se concentre depuis l’été 2021 sur ses fonctions d’envoyé spécial.

En quoi consiste votre rôle d’envoyé spécial pour le Sahel ?
C’est avant tout une fonction d’animation en interministériel. J’ai pu m’appuyer sur une lettre de mission signée par les trois ministres en charge des Affaires étrangères, des Armées et de l’Intérieur. Mon rôle est d’animer, sous l’impulsion politique des cabinets et de l’Elysée, une équipe transversale réunissant les directions compétentes du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, du ministère des Armées et du ministère de l’Intérieur, ainsi que nos principaux opérateurs (AFD, Expertise France). L’enjeu est tout à la fois de contribuer à la réflexion d’ensemble sur le Sahel, de proposer des options stratégiques, de s’assurer que tout le monde dispose bien de la même information. C’est un métier de réseau.
Il y a apparemment de nombreuses initiatives et institutions parallèles sur le Sahel...
Effectivement. Il y a tout d’abord le G5 Sahel, qui réunit les 5 Etats concernés : Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger et Tchad. Il a un rôle tout à la fois en matière de développement et de sécurité. Le Mali s’en est toutefois retiré en 2022. Par ailleurs, nous avons l’Alliance Sahel, qui réunit depuis 2017 les acteurs du développement, avec pour objectif de mobiliser davantage de crédits et de façon plus efficace. La Coalition pour le Sahel, créée en 2020, se veut plus globale. Elle fédère les Etats sahéliens et tous leurs partenaires, pour traiter de l’instabilité de la région dans une logique transversale, avec quatre piliers : la lutte contre les groupes armés terroristes, le renforcement des forces de défense et de sécurité des Etats du G5 Sahel, le déploiement de l’Etat et des services publics, ’instabilité à travers les politiques de développement. Depuis l’été 2022, le secrétariat de la Coalition, que j’animais depuis Paris, a été transféré à Bruxelles, où il est dirigé par un Haut représentant tchadien. Inciter toutes ces institutions à travailler ensemble, sans duplication des efforts, est un des défis à relever.
On entend beaucoup dire que la présence française dans la région est mise en cause...
Il y a plusieurs facteurs. D’une part, les populations du Sahel, comme ailleurs en Afrique, aspirent à renouveler les relations qu’entretiennent leurs pays avec le reste du monde. Elles souhaitent des partenariats plus équilibrés. Il y a aussi la demande d’une attention plus forte portée à la jeunesse, à l’emploi, à l’éducation, à la mobilité. Cela nécessite un renouvellement de nos modes d’intervention. Nous avons été présents militairement au Mali depuis 2013 et le début de l’opération Serval. Il n’était pas possible de maintenir indéfiniment une telle présence. La réarticulation de notre dispositif militaire, au Sahel mais aussi dans toute l’Afrique de l’Ouest, répond à cette demande d’une présence plus discrète, plus souple et plus en appui aux armées nationales.
Ensuite, il y a certainement une forme de frustration des populations. Dans plusieurs pays, on constate un désenchantement par rapport à une démocratie apparaissant comme purement formelle, liée à des élections souvent contestées, sans permettre une réelle association de la population. La désaffection qui touche la classe politique de ces pays nous affecte par ricochet.
Enfin, on a assisté au cours des deux dernières années à une succession de coups d’Etat ou de transitions non constitutionnelles, au Mali, mais aussi au Burkina Faso et au Tchad. Dans le cas spécifique du Mali, cela s’est traduit par une réorientation d’ensemble des partenariats de ce pays, qui a notamment choisi de s’appuyer sur les mercenaires du groupe Wagner et a conduit une campagne de désinformation contre la France. Une telle orientation rendait naturellement impossible le maintien de notre partenariat sécuritaire avec le pays. Nous avons donc décidé de nous en retirer militairement en 2023, en coordination étroite avec tous nos partenaires internationaux engagés sur place, notamment les Européens.
La France est-elle seule au Sahel ?
Loin de là ! L’Union Européenne est extrêmement présente, à travers ses politiques de développement, mais aussi des outils sécuritaires. Le Sahel est d’ailleurs sans doute, avec l’Ukraine aujourd’hui, la région du monde où l’Europe a le plus manifesté sa capacité à développer une approche stratégique intégrée. Les très grosses missions européennes d’appui et de formation qui existaient au Mali dans le domaine militaire (plusieurs centaines d’hommes) sont en voie d’extinction, pour les raisons déjà mentionnées, mais l’Europe reste très présente dans la zone. Une nouvelle mission de partenariat militaire est en train de se mettre en place au Niger. Et l’Europe adapte également sa posture pour répondre à l’extension de l’activité de groupes violents vers les pays côtiers du golfe de Guinée.
Au-delà de l’Europe, beaucoup d’autres acteurs sont présents, à commencer par les Nations Unies, avec 16 000 hommes mobilisés au Mali dans le cadre de la Mission Multidimensionnelle Intégrée des Nations Unies pour la Stabilisation au Mali (MINUSMA). La Coalition pour le Sahel rassemble près de 80 partenaires, avec notamment l’Europe, les Etats-Unis, le Canada, le Japon, l’Union Africaine, les Etats de la région, etc.
Concrètement, comment s’organise votre travail ?
Une large partie consiste à assurer une animation de nos actions en interministériel, à travers des réunions hebdomadaires qui permettent de s’assurer que chacun est au même niveau d’information, que les difficultés éventuelles dans la mise en œuvre des orientations sont connues et traitées, que des propositions sont remontées à nos autorités politiques. J’ai eu de très nombreuses réunions à l’Elysée et ai été appelé à participer aux réunions du Conseil de défense, présidées par le Président de la République, consacrées au Sahel.
Je consacre également beaucoup de temps à la concertation internationale. Il existe des envoyés spéciaux pour le Sahel dans la plupart des pays européens, aux Etats-Unis et au Canada. Nous nous voyons régulièrement. Depuis le début de l’année, nous avons tenu trois réunions en présentiel. Je me déplace pour des entretiens bilatéraux. Depuis le Covid, nous avons également pris l’habitude de travailler beaucoup en visio. Cela peut se dérouler dans des formats classiques, assez ouverts, ou parfois, dans des formats très protégés, dans des salles de conférence « secret défense ».
Et puis, naturellement, je me déplace aussi dans la région. C’est important d’aller sur place pour bien comprendre les dynamiques locales, échanger avec nos équipes à l’ambassade, et surtout s’entretenir avec les responsables politiques nationaux et avec tous les acteurs locaux.
Quelles leçons retenez-vous de cette expérience comme envoyé spécial ?
La situation au Sahel, comme dans d’autres pays confrontés au même type de défi, rappelle que l’enjeu essentiel, pour la paix et la stabilité, c’est pour chacun de ces Etats celui de la gouvernance et de la réaffirmation de l’appartenance de l’ensemble du territoire et des diverses populations à la communauté nationale. C’est un enjeu très difficile, dans des pays où les Etats ne disposent que de moyens très réduits et qui ont été de longue date sous-administrés. Le nombre d’agents publics, rapporté au nombre d’habitants, est de 20 à 50 fois inférieur au Sahel à ce qu’il est en Europe ! Et c’est pourtant la présence de l’Etat et des services publics, au plus près des citoyens, qui peut faire reculer la pression des groupes terroristes et assurer la sécurité des populations.

Propos recueillis par Francine Boidevaix
jeudi 3 avril 2025